Train de nuit, retour à Amsterdam. Recroquevillée dans mon siège, membres douloureux et yeux rougis par l'insomnie forcée, je regarde les champs du Danemark dans la lumière du soir, blonds et glacés. Je ne reconnais pas l'herbe et me prends à rêver de blés. Les gens étaient fait du même or pâle, tiges longues et souples, presque nues malgré le froid pour moi mordant, qui ne mûriraient jamais : fixité du regard transparent, finesse douloureuse des cheveux presque blancs. Ma moisson invisible, leur souvenir volé dans la même indifférence... J'étais éblouie par les visages comme par les rayons obliques. Touriste banale dans un pays de beauté ciselée, tout pénétrait en blessure mes cœur et corps grossiers.

Le premier jour, le temps est devenu fou. Soleil heureux et pluie furieuse à tour de rôle, chaque quart d'heure. Nos nerfs devenaient des élastiques prêts à claquer. Ensuite le vent s'est levé et ne nous a plus quittées. J'ai acheté des pinces pour mes cheveux emmêlés ; de simples débris colorés vite emportés par la tempête. Sur les ponts, avancer était un défi lancé au ciel. Un ciel déchiré, viril, aux éclaircies de diamant brut. Oh cette lumière, cette lumière ! Le Nord dans le plissement humble de mes paupières.

J'apprends mon amie. J'apprends nos différences, à peine effleurées jusqu'ici. Le voyage à deux révèle manies, réticences et bassesses. Des choses laides passent au fond de moi, mais légères comme les nuages qui filent dans le ciel de Copenhague. Il va falloir grandir encore, et aimer malgré. S'asseoir ensemble pour la dernière fois, sur la margelle d'un puits, au milieu d'une place si calme, et sous un soleil si clair...

Je ne savais pas que Kierkegaard était enterré dans ce beau cimetière. C'est un parc où les joggers et les mères à poussette se croisent. Des mères invariablement jeunes, divines, et nonchalantes. Un dormeur s'est abandonné sur la pelouse, à peine à l'écart des tombes. La tombe de Kierkegaard est en réalité un caveau familial, son nom est relégué en fin de stèle. Tout est si simple dans ce cimetière, et la mort si tranquille. C'est une toile d'Hammershøi, c'est la nuque tendre d'une silhouette austère. Karen Olsen, la fiancée délaissée, est enterrée non loin. Tout est si paisible et si vert que je m'endormirais bien, moi aussi, s'il ne faisait pas si froid.